La dame en pierre

A Catulle Mendès.
Sur ce couvercle de tombeau

Elle dort. L’obscur artiste

Qui l’a sculptée a vu le beau

Sans rien de triste.
Joignant les mains, les yeux heureux

Sous le voile des paupières,

Elle a des rêves amoureux

Dans ses prières.
Sous les plis lourds du vêtement,

La chair apparaît rebelle,

N’oubliant pas complètement

Qu’elle était belle.
Ramenés sur le sein glacé

Les bras, en d’étroites manches,

Rêvent l’amant qu’ont enlacé

Leurs chaînes blanches.
Le lévrier, comme autrefois

Attendant une caresse,

Dort blotti contre les pieds froids

De sa maîtresse.
*
Tout le passé revit. Je vois

Les splendeurs seigneuriales.

Les écussons et les pavois

Des grandes salles.
Les hauts plafonds de bois, bordés

D’emblématiques sculptures,

Les chasses, les tournois brodés

Sur les tentures.
Dans son fauteuil, sans nul souci

Des gens dont la chambre est pleine,

A quoi peut donc rêver ainsi,

La châtelaine ?
Ses yeux où brillent par moment

Les fiertés intérieures,

Lisent mélancoliquement

Un livre d’heures.
*
Quand une femme rêve ainsi

Fière de sa beauté rare,

C’est quelque drame sans merci

Qui se prépare.
Peut-être à temps, en pleine fleur,

Celle-ci fut mise en terre.

Bien qu’implacable, la douleur

En fut austère.
L’amant n’a pas vu se ternir,

Au souffle de l’infidèle,

La pureté du souvenir

Qu’il avait d’elle.
La mort n’a pas atteint le beau.

La chair perverse est tuée,

Mais la forme est, sur un tombeau,

Perpétuée.

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