Le Moulin des Ages

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A M. Frédéric de Holzhausen

Dans les prés, la rosée a baigné l’herbe mûre;
Tout luit, le soleil pose une aigrette de feu
Sur l’épi qui fleurit, sur l’arbre qui murmure :
Dans le ciel tout est bleu.

Au bas d’un rocher gris qui se penche et surplombe,
La rivière bouillonne au sortir d’un moulin,
Et l’on entend au loin le bruit de l’eau qui tombe
En jetant son écume aux saules du chemin.

Là-bas, dans un îlot tout couvert de ramée,
Le moulin se dérobe aux regards, et l’on voit
Seulement vers le soir un filet de fumée
Au-dessus de son toit.

Un chemin creux descend vers la rive où s’appuie
Un pont tremblant qui mène au logis du meunier;
Sous la roue en travail l’eau s’éparpille en pluie,
Et mêle sa voix sourde au tic tac familier…

Quand l’heure de l’amour sonnait mélodieuse,
La bien-aimée et moi nous tenant par le bras,
Nous avons bien souvent sur cette rive heureuse
Cheminé pas à pas.

Nous avons, en suivant cette même feuillée,
Bien souvent réveillé les rossignols des bois;
Ils fuyaient, secouant leur aile encor mouillée…
J’y reviens ce matin, mais tout seul cette fois.

J’y reviens, mon ami. C’est la même verdure,
Le même abri dans l’ombre et la fraîcheur plongé,
C’est le même soleil qui dore l’herbe mûre;
Hélas! rien n’est changé,

Rien, pas même une branche, une pierre, une mousse;
Tout sourit comme au temps où nous étions heureux.
Ce sureau qui fleurit et ce gazon qui pousse
Sont là, comme autrefois, verts, jeunes, vigoureux.

O taillis pleins de nids, rivière tiède et sombre,
Fleurs qui vous enlacez dans les bois et les prés,
Et vous, qui vous cherchez pendant des nuits sans nombre,
Astres énamourés,

L’homme au milieu de vous tient-il si peu de place,
Que vous puissiez le voir s’éloigner pour toujours,
Sans perdre un gai rayon, un sourire, une grâce,
Sans suspendre un moment vos chants et vos amours?…

Non, non, la bien-aimée au tombeau descendue
Ici-bas a laissé la trace de ses pas;
Vous conservez encor de sa beauté perdue
Un reflet, n’est-ce pas?

Et je vais, m’égarant des halliers aux fontaines,
De la haie au rocher par la mousse rongé;
Parlez-moi d’elle au moins, pierres, buissons, grands chênes,
Vous qui vivez encore et n’avez pas changé!

Es-tu là, pâle Aimée?… O terrible silence!
Ce qui double le mal, ce qui navre le cœur,
C’est ton calme, ô Nature, et ton indifférence
Est la pire douleur.

On demeure atterré devant ce froid mystère,
Et moins on le comprend, plus augmente l’effroi,
Et plus on veut chercher, et plus on désespère.
On s’irrite, on blasphème, on crie à Dieu : — Pourquoi?

Et quand, las de creuser l’insondable problème,
On sent son cœur faillir, sa tête s’égarer,
La Nature verdit, sourit, toujours la même…
Et l’on reste, à pleurer.

Pleurons donc, soyons homme… O larme solitaire,
Tombe, détache-toi; puissent de blanches sœurs
Te succéder encore au bord, de ma paupière
Et rouler comme toi, fille, de mes douleurs!

Car, ô larme d’argent, tu me rends à la vie,
Tu soulages mon cœur par le doute oppressé,
Et je me sens plus près de l’enfant endormie
Dans son tombeau glacé.

Et vous, chênes, oiseaux, toi, rivière sonore,
Poursuivez vos soupirs, vos murmures, vos chants;
O soleil triomphant, illumine et colore
Les forêts et les champs.

Maintenant je comprends votre joie immuable;
Dans l’univers immense où Dieu le fait errer;
L’homme n’est qu’un atome, un pauvre grain de sable,
Mais cet atome pense, et seul il peut pleurer.

Et je bénis le Dieu qui verse comme un charme
La rosée aux sillons desséchés et poudreux,
Le Dieu clément et doux qui fait sourdre une larme
Aux yeux des malheureux.

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