Mon Ami, Le Paysage

J’ai pour voisin et compagnon

Un vaste et puissant paysage

Qui change et luit comme un visage

Devant le seuil de ma maison.
Je vis chez moi de sa lumière

Et de son ciel dont les grands vents

Agenouillent ses bois mouvants

Avec leur ombre sur la terre.
Il est gardé par onze tours

Qui regardent du bout des plaines

De larges mains semer les graines

Sur l’aire immense des labours.
Un chêne y détient l’étendue

Sous sa rugueuse autorité,

Mais les cent doigts de la clarté

Jouent dans ses feuilles suspendues.
Un bruit s’entend : c’est un ruisseau

Qui abaisse de pente en pente

Le geste bleu de son eau lente

Jusqu’à la crique d’un hameau,
Tandis qu’au loin sur les éteules

Tassant le blé sous le soleil

Semble tenir dûment conseil

Le peuple d’or des grandes meules.
J’ai pour voisin et compagnon

Un vaste et puissant paysage

Qui change et luit comme un visage

Devant le seuil de ma maison.
Sous l’azur froid qui le diapre

L’hiver, il accueille mes pas

Pour aiguiser à ses frimas

Ma volonté rugueuse et âpre.
Lorsqu’en Mai brillent les taillis,

Tout mon être tremble et chatoie

De l’immense frisson de joie

Dont son feuillage a tressailli.
En Août quand les moissons proclament

Les triomphes de la clarté,

Je fais régner le bel été

Avec son calme dans mon âme.
Et si Novembre avide et noir

Arrache aux bois toute couronne,

C’est aux flammes d’un peu d’automne

Que je réchauffe mon espoir.
Ainsi le long des jours qui s’arment

D’ample lumière ou de grand vent

J’éprouve en mon cerveau vivant

L’ardeur diverse de leurs charmes.
J’ai pour voisin et compagnon

Un vaste et puissant paysage

Qui change et luit comme un visage

Devant le seuil de ma maison.
Même la nuit je le visite

Quand les astres semblent les yeux

De héros clairs et merveilleux

Que les splendeurs du ciel abritent.
A haute voix, à coeur ardent,

Je dis ton nom, brusque Persée ;

Et l’ombre immense et angoissée

Tressaille encore en l’entendant.
Je te nomme à ton tour, Hercule,

Et toi, Pollux, et toi, Castor,

Et toi, Vénus, dont le feu d’or

Préside au deuil des crépuscules.
Je mêle aux légendes des Dieux

Ta légende de sang jaspée,

Belle et pâle Cassiopée,

Qui luis sereine au Nord des cieux,
Si bien que grâce à votre gloire

Mon coeur se dresse et s’affermit

Et qu’il s’exalte et crie au bruit

Que font vos noms en ma mémoire.
J’ai pour voisin et compagnon

Un vaste et puissant paysage

Qui change et luit comme un visage

Devant le seuil de ma maison.
Je connais bien les humbles sentes

Qui vont d’un clos à d’autres clos

Ou descendent le long de l’eau

Vers les grottes retentissantes.
Quand l’air est sec et refroidi

Et que tout bruit semble plus proche,

Je reconnais au son des cloches

Quel angelus tinte à midi.
Je sais le dessin de chaque ombre

Dans le soleil, sur les hauts murs ;

Et j’ai compté les brugnons mûrs

Qui ploient la branche sous leur nombre.
Ces deux tilleuls qui montent là,

Je sens la main aujourd’hui morte

Qui les planta devant la porte

Pour que la foudre n’y tombât.
Chaque bête qui vague ou broute

M’est familière et le sait bien ;

D’après l’aboi que fait son chien

J’entends qui passe sur la route.
J’ai pour voisin et compagnon

Un vaste et puissant paysage

Qui change et luit comme un visage

Devant le seuil de ma maison.
Et je lui dis des choses tendres

Et profondes avec mon coeur

Les soirs quand la clarté se meurt

Et que seul il me peut entendre.
Je lui parle des jours passés

Quand, le corps lourd de déchéances,

Je vins chercher dans sa jouvence

Un air allègre et condensé,
Quand je sentis en moi renaître,

Jour après jour, l’ancien désir

D’aimer le monde et l’avenir

Et d’être fort et d’être maître ;
Quand j’étais si vraiment heureux

De mes marches de roche en roche

Que j’embrassais les arbres proches

Avec des pleurs au fond des yeux
Et que les thyms sous la rosée

Et que les trèfles dans le vent

Me semblaient moins frais et vivants

Que mes espoirs et mes pensées.
J’ai pour voisin et compagnon

Un vaste et puissant paysage

Qui change et luit comme un visage

Devant le seuil de ma maison.
Dites, vous ai-je aimés, retraites,

Coteaux feuillus, sources des bois,

Antres où résonnait ma voix

Avec sa force enfin refaite !
Plus rien de vous n’est étranger

Au coeur ému de ma mémoire,

On ne sait quoi de péremptoire

Entre nous tous s’est échangé.
Aussi quand ma vie accomplie,

Ployant sous le poing noir du sort,

Ira se perdre dans la mort,

Doux ciel ami, je te supplie
D’être présent à mes regards

Avec ta plus ample lumière,

Afin que soit belle la terre

A mon départ.

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Mon Ami, Le Paysage
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