Cloris, pour ce petit moment…

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Cloris, pour ce petit moment

D’une volupté frénétique,

Crois-tu que mon esprit se pique

De t’aimer éternellement?

Lorsque mes ardeurs sont passées

La raison change mes pensées,

Et perdant l’amoureuse erreur,

Je me trouve dans des tristesses

Qui font que tes délicatesses

Commencent à me faire horreur.
A voir tant fuir ta beauté,

Je me lasse de la poursuivre,

Et me suis résolu de vivre

Avec un peu de liberté.

Il ne me faut qu’une disgrâce,

Qu’encore un trait de cette audace

Qui t’a fait tant manquer de foi,

Après tiens-moi pour un infâme

Si jamais mes yeux ni mon âme

Songent à s’approcher de toi.
Je me trouve prêt à te voir

Avec beaucoup d’indifférence,

Et te faire une révérence

Moins d’amitié que de devoir.

Toutes les complaisances feintes

Où tes affections mal peintes

Ont trompé mes sens hébétés,

Je les tiens pour faibles feintises,

Et n’appelle plus que sottises

Ce que je nommais cruautés.
Je ne veux point te décrier

Après t’avoir loué moi-même;

Ce serait tacher du blasphème

L’autel où l’on m’a vu prier.

T’ayant prodigué des louanges

Que je ne devais qu’à des anges,

Je ne te les veux point ravir,

Je les donne à ta tyrannie

Pour déguiser l’ignominie

Que j’ai soufferte à te servir.
Je ne veux point mal à propos

Mes vers ni ton honneur détruire;

Mon dessein n’est pas de te nuire,

Je ne songe qu’à mon repos;

Encore auras-tu cette gloire

Que si la voix de ta mémoire

Parle à quelqu’un de mes douleurs,

On dira que ma servitude

Respecta ton ingratitude

Jusqu’au dernier de mes malheurs.
J’ai souffert autant que j’ai pu,

Je n’ai plus de nerfs pour tes gênes,

Ni goutte de sang dans mes veines

Qui ne brûle à petit feu.

Je me sens honteux de mes larmes,

Amour n’a déjà plus de charmes,

Je suis pressé de toutes parts,

Et bientôt, quoi que tu travailles,

Je m’arracherai des entrailles

Tout le venin de tes regards.
Sachant bien que je meurs d’amour,

Que je brûle d’impatience,

As-tu si peu de conscience

Que de m’abandonner un jour?

Après ton ingrate paresse,

Si tu n’as que cette caresse

Fatale à ma crédulité,

Puisses-tu périr d’un tonnerre,

Ou que le centre de la terre

Cache ton infidélité!
Non, je ne saurais plus souffrir

Cette liberté de vie!

Tout me blâme, et tout me convie

De me plaindre et de me guérir.

Aussi bien ta beauté se passe,

Mon amitié change de face,

L’ardeur de mes premiers plaisirs

Perd beaucoup de sa violence,

Ma raison et ta nonchalance

Ont presque amorti mes désirs.
Je sais bien que la vanité

Qui te fait plaire en mes supplices

Chercher encore dans tes malices

De quoi trahir ma liberté.

Encore tes regards perfides

Préparent à mes sens timides

L’effort de leur éclat pipeur,

Et malgré le plus noir outrage,

S’imaginent que mon courage

Devant eux n’est rien que vapeur.
Mais je fais le plus grand serment

Que peut faire une âme bouillante

De la fureur la plus sanglante

Qui peut tourmenter un amant,

Je jure l’aire, la terre et l’onde,

Je jure tous les dieux du monde

Que ni force ni trahison,

Ni m’outrager ni me complaire,

N’empêcheront point ma colère

De me donner ma guérison.
Mon tourment ne t’emeut en rien,

Ta fierté rit de ma mollesse,

Je ne crois point qu’une déesse

Eût un orgueil comme le tien.

C’en est fait, je sens que mon âme

Soupire sa dernière flamme,

Tous ces regards sont superflus,

Je ne vois rien, rien ne me touche,

Je suis sans oreille et sans bouche,

Laisse-moi, ne me parle plus.

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