Les clairs de lune – I

C’est un monde difforme, abrupt, lourd et livide,

Le spectre monstrueux d’un univers détruit

Jeté comme une épave à l’Océan du vide,

Enfer pétrifié, sans flammes et sans bruit,

Flottant et tournoyant dans l’impassible nuit.

Autrefois, revêtu de sa grâce première,

Globe heureux d’où montait la rumeur des vivants,

Jeune, il a fait ailleurs sa route de lumière,

Avec ses eaux, ses bleus sommets, ses bois mouvants,

Sa robe de vapeurs mollement dénouées,

Ses millions d’oiseaux chantant par les nuées,

Dans la pourpre du ciel et sur l’aile des vents.

Loin des tièdes soleils, loin des nocturnes gloires,

À travers l’étendue il roule maintenant ;

Et voici qu’une mer d’ombre, par gerbes noires,

Contre les bords rongés du hideux continent

S’écrase, furieuse, et troue en bouillonnant

Le blême escarpement des rugueux promontoires.

Jusqu’au faîte des pics elle jaillit d’un bond,

Et, sur leurs escaliers versant ses cataractes,

Écume et rejaillit, hors des gouffres sans fond,

Dans l’espace aspergé de ténèbres compactes.

Et de ces blocs disjoints, de ces lugubres flots,

De cet écroulement horrible, morne, immense,

On n’entend rien sortir, ni clameurs ni sanglots

Le sinistre univers se dissout en silence.

Mais la Terre, plus bas, qui rêve et veille encor

Sous le pétillement des solitudes bleues,

Regarde en souriant, à des milliers de lieues,

La lune, dans l’air pur, tendre son grand arc d’or.

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