Elle serait là, si lourde

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Elle serait là, si lourde

Avec son ventre de fer

Et ses volants de laiton

Ses tubes d'eau et de fièvre

Elle courrait sur ses rails

Comme la mort à la guerre

Comme l'ombre dans les yeux

Il y a tant de travail

Tant et tant de coups de lime

Tant de peine et de douleurs

Tant de colère et d'ardeur

Et il y a tant d'années

Tant de visions entassées

De volonté ramassée

De blessures et d'orgueils

Métal arraché au sol

Martyrisé par la flamme

Plié, tourmenté, crevé

Tordu en forme de rêve

Il y a la sueur des âges

Enfermée dans cette cage

Dix et cent mille ans d'attente

Et de gaucherie vaincue

S'il restait

Un oiseau

Et une locomotive

Et moi seul dans le désert

Avec l'oiseau et le chose

Et si l'on disait choisis

Que ferais-je, que ferais-je

Il aurait un bec menu

Comme il sied aux conirostres

Deux boutons brillants aux yeux

Un petit ventre dodu

Je le tiendrais dans ma main

Et son coeur battrait si vite...

Tout autour, la fin du monde

En deux cent douze épisodes

Il aurait des plumes grises

Un peu de rouille au bréchet

Et ses fines pattes séches

Aiguilles gainées de peau

Allons, que garderez vous

Car il faut que tout périsse

Mais pour vos loyaux services

On vous laisse conserver

Un unique échantillon

Comotive ou zoizillon

Tout reprendre à son début

Tous ces lourds secrets perdus

Toute science abattue

Si je laisse la machine

Mais ses plumes sont si fines

Et son coeur battrait si vite

Que je garderais l'oiseau.

Boris Vian

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