Quelqu’un qui jamais ne se trompe,

M’appelle juif… Moi, juif ? Pourquoi ?

Je suis chrétien, sans que je rompe

Le pain bénit à son de trompe,

Bien qu’en mon trou… je reste coi.
Je sais juif, ah ! c’est bien possible !

Je n’ai le nez spirituel

Ni l’air résigné d’une cible ;

Je ne montre un cœur insensible.

Tout juif est-il en Israël ?
Mais si juif signifie avare

Économisant sur le suif,

Sur l’eau qui pourtant n’est pas rare

Sur une corde de guitare,

Je me fais honneur d’être juif.
Je prends pour moi seul cette injure,

Quoique je ne possède rien ;

Je me l’écris sur la figure

En trois mots, sans une rature ;

Voyez : je suis juif. Lisez bien.
Regardez-moi : ma barbe est sale

Comme en chaire un prédicateur

Qui vide une fosse nasale,

Et j’ai l’aspect froid d’une stalle,

Dans le temple où prêche un pasteur.
Moi, juif, je mens, je calomnie,

Comme un misérable chrétien,

Lorsqu’à tort il affirme ou nie,

Ou qu’il dispute, ô vilenie !

En parlant du mien et du tien ;
J’adore un veau d’or… dans ma bague,

Le veau qu’on débite en bijoux ;

Au seul mot d’argent, je divague,

Comme le catholique vague

Qui ne se passe de joujoux ;
Moi, fils de ceux qui portaient l’Arche,

Je ris, et je laisse périr,

Je perds la foi du patriarche,

Comme tout un peuple qui marche

Vers l’ombre où le corps doit pourrir.
Moi, juif, je doute de mon âme,

Moi, juif, je doute de l’Amour,

Je ne suis sûr que de ma femme,

(N’est-ce pas étrange, Madame ?)

Comme bien des… maris du jour.
Car elle se fout de la vogue

Qu’a tout argument inventé

Par notre science un peu rogne ;

Elle aime mieux la synagogue

Si fraîche, dès l’aube, en été.
Elle est blanche, elle a sur les tempes

Une perruque où rit sa fleur ;

Faite à souhait pour les estampes ;

Quand elle adore sous les lampes

Dans ses voiles d’une couleur ;
Elle se consume en prières,

Conservant, sans en rien verser,

L’eau de ses croyances entières,

Car… une douzaine de pierres

Ça suffit pour recommencer.
Jérusalem les garde encore,

Salomon les reçut du Ciel

Qu’avec des larmes elle implore ;

Comme une juive que j’adore,

L’épouse de Nathaniel.
Ce qu’on admire fort sur elle,

C’est l’honneur de faire de l’art

Par une pente naturelle,

Pas pour vendre son aquarelle,

Ni pour manger un peu de lard.
J’ai pu contempler sa peinture,

Dans une salle au Luxembourg :

C’est très bien peint d’après nature ;

C’est avec l’eau, sous la toiture,

Ça me semble, un coin de faubourg.
Sur la cimaise elle est sous verre,

Je puis donc y mettre un baiser

Loin des yeux du gardien sévère ;

Bref, l’art charmant qu’elle sait faire,

C’est, comme il sied, pour s’amuser.
Cela ne fait l’ombre d’un doute

Pour tous, dans la société ;

Oui, ma belle Mignonne, écoute,

Elle pourrait épater toute

La pâle catholicité.
Tiens ! En veux-tu rien qu’un exemple ?

Que le sultan soit décavé,

Et trouve sa poche bien ample :

« Vends-les-nous, ces pierres du Temple »,

Et Notre-Seigneur a rêvé !
Je suis juif ! ah ! ce nom m’inonde

De sa plus sainte émotion !

Souffre que pour eux je réponde :

La plus noble race du monde,

Ce sont les juifs de nation.
Eux, au moins, ont du caractère ;

Ils sont, oui, par les traits de feu

Du Décalogue salutaire,

Le plus grand peuple de la Terre !

N’est-ce pas vrai, ça, nom de Dieu !
Sotte habitude, oui, sur mon âme,

Bonne au plus pour les ateliers ;

Excusez moi, si je m’en blâme.

Et si vous m’entendez, Madame,

Que je me prosterne à vos pieds.

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