Visionnaire

C’était au fond d’un rêve obsédant de regrets.

J’errais seul au milieu d’un pays insalubre.

Disque énorme, une lune éclatante et lugubre

Émergeait à demi des herbes d’un marais.
Et j’arrivais ainsi dons un bois de cyprès,

Où des coups de maillet attristaient le silence

Et l’air était avare et plein de violence,

Comme autour d’un billot dont on fait les apprêts.
Un bruit humide et mat de chair et d’os qu’on froisse,

Des propos qu’on étouffe, et puis dans l’air muet

Un râle exténué, qui défaille et se tait,

Y faisaient l’heure atroce et suante d’angoisse !
Une affre d’agonie autour de moi tombait.

J’avançai hardiment entre les herbes sèches,

Et je vis une fosse et, les pieds sur leurs bêches,

Deux aides de bourreau, qui dressaient un gibet.
Les deux bras de la croix étaient encore à terre ;

Des ronces la cachaient : devant elle à genoux

Trois hommes, trois bandits à visage de loups

Achevaient d’y clouer un être de mystère,
Un être enseveli sous de longs cheveux roux

Tout grumelés de pourpre, et dont les cuisses nues,

Entre cet or humide et vivant apparues,

Brillaient d’un pâle éclat d’étoile triste et doux.
Au-dessus des cyprès la lune énorme et rouge

Éclaira tout à coup la face des bourreaux

Et le Crucifié, dont les blancs pectoraux

Devinrent les seins droits et pourprés d’une gouge !
Et, les paumes des mains saignantes, et deux trous

Dans la chair des pieds nus se crispant d’épouvante,

Je vis qu’ils torturaient une Vierge vivante,

Contre la croix pâmée avec des grands yeux fous.
Les hommes, l’oeil sournois allumé de luxures

Devant ce corps de femme à la blême splendeur,

Dont l’atroce agonie aiguisait l’impudeur,

Prolongeaient savamment la lenteur des tortures.
Et dans ces trois bourreaux, sûrs de l’impunité,

Raffinant la souffrance et creusant le supplice,

Je reconnus la Peur, la Force et la Justice,

Torturant à jamais la blême Humanité.

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