Vieux quais

Il est une heure exquise à l’approche des soirs,

Quand le ciel est empli de processions roses

Qui s’en vont effeuillant des âmes et des roses

Et balançant dans l’air des parfums d’encensoirs.
Alors, tout s’avivant sous les lueurs décrues

Du couchant dont s’éteint peu à peu la rougeur,

Un charme se relève aux yeux las du songeur ;

Le charme des vieux murs au fond des vieilles rues.
Façades en relief, vitraux coloriés,

Bandes d’Amours captifs dans le deuil des cartouches,

Femmes dont la poussière a défleuri les bouches,

Fleurs de pierre égayant les murs historiés.
Le gothique noirci des pignons se décalque

En escaliers de crêpe au fil dormant de l’eau,

Et la lune se lève au milieu d’un halo

Comme une lampe d’or sur un grand catafalque.
Oh ! les vieux quais dormants dans le soir solennel.

Sentant passer soudain sur leurs faces de pierre

Les baisers et l’adieu glacé de la rivière

Qui s’en va tout là-bas sous les ponts en tunnel.
Oh ! les canaux bleuis l’heure où l’on allume

Les lanternes, canaux regardés des amants

Qui devant l’eau qui passe échangent des serments

En entendant gémir des cloches dans la brume.
Tout agonise et tout se tait : on entend plus

Qu’un très mélancolique air de flûte qui pleure,

Seul, dans quelque invisible et noirâtre demeure

Où le joueur s’accoude aux châssis vermoulus !
Et l’on devine au loin le musicien sombre,

Pauvre, morne, qui joue au bord croulant des toits ;

La tristesse du soir a passé dans ses doigts,

Et dans sa flûte à trous il fait chanter de l’ombre.

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