Prières du soir

Lorsque tout bruit était muet dans la maison,

Et que mes sœurs dormaient dans les poses lassées

Aux fauteuils anciens d’aïeules trépassées,

Et que rien ne troublait le tacite frisson,
Ma mère descendait à pas doux de sa chambre ;

Et, s’asseyant devant le clavier noir et blanc,

Ses doigts faisaient surgir de l’ivoire tremblant

La musique mêlée aux lunes de septembre.
Moi, j’écoutais, cœur dans la peine et les regrets,

Laissant errer mes yeux vagues sur le Bruxelles,

Ou, dispersent mon rêve en noires étincelles,

Les levant pour scruter l’énigme des portraits.
Et cependant que tout allait en somnolence

Et que montaient le sons mélancoliquement,

Au milieu du tic-tac du vieux Saxe allemand,

Seuls bruits intermittents qui coupaient le silence,
La nuit s’appropriait peu à peu les rideaux

Avec des frissons noirs à toutes les croisées,

Par ces soirs, et malgré les bûches embrassées.

Comme nous nous sentions soudain du froid au dos !
L’horloge chuchotant minuit au deuil des lampes,

Mes sœurs se réveillaient pour regagner leur lit,

Yeux mi-clos, chevelure éparse, front pâli,

Sous l’assoupissement qui leur frôlait les tempes ;
Mais au salon empli de lunaires reflets,

Avant de remonter pour le clame nocturne,

C’était comme une attente inerte et taciturne,

Pris brusque, un cliquetis d’argent de chapelets…
Et pendant que de Litz les sonates étranges

Lentement achevaient de s’endormir en nous,

La famille faisait la prière à genoux

Sous le lointain écho du clavecin des anges.

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