Sept ballades de bonne foi – Ballade du vieil homme sans postérité

Quand un enfant, tête blonde et jolie,

Me tend le front, à moi presque vieillard,

Parfois je rêve avec mélancolie

D’une famille. Hélas ! il est trop tard,

Et je n’ai pas de fils, même bâtard.

Mais en songeant que l’homme, sur la terre,

Dans la douleur s’en va vers le mystère,

J’étouffe en moi ces regrets décevants.

Il vaut mieux vivre et souffrir solitaire.

Je suis heureux de n’avoir pas d’enfants.
La fin du siècle est de tristesse emplie.

La Tour Eiffel est le comble de l’art.

Qu’à l’avenir le faible s’humilie !

Le lion seul a désormais sa part.

Pour loi, la lutte, et pour Dieu, le hasard.

Tout au plus fort, tout au plus volontaire !

Les cœurs naïfs que la justice altère

Seront broyés sous des pieds d’éléphants.

O legs des Droits de l’Homme et de Voltaire !

Je suis heureux de n’avoir pas d’enfants.
On arme en France, en Prusse, en Italie.

Il va sonner, le clairon du départ.

Je te maudis, guerre, absurde folie !

Oh ! sous la lune, en ce charnier blafard,

Qu’ils font pitié, ces morts au blanc regard !

Pourquoi pleurer, aïeul ? Il faut te taire.

Sèche tes yeux, montre du caractère

Et vois passer les drapeaux triomphants.

Tu perds trois fils. C’est la loi militaire.

Je suis heureux de n’avoir pas d’enfants.
ENVOI
Malthus, l’époux et le célibataire

N’ont que trop bien suivi ta règle austère ;

Et moi, qui prends de l’âge et me défends

De m’embarquer trop souvent pour Cythère,

Je suis heureux de n’avoir pas d’enfants.

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