Les Malades

Pâles, nerveux et seuls, les tragiques malades

Vivent avec leurs maux. Ils regardent le soir

Se faire dans leur chambre et grandir les façades.

Une église près d’eux lève son clocher noir,
Heure morte, là-bas, quelque part, en province,

En des quartiers perdus, au fond d’un clos désert,

Où s’endeuillent les murs et les porches dont grince

Le gond monumental, ainsi qu’un poing de fer.
Pâles et seuls les malades hiératiques,

Pareils à de vieux loups mornes, flairent la mort ;

Ils ont mâché la vie et ses jours identiques

Et ses mois et ses ans et leur haine et leur sort.
Mais aujourd’hui, barricadés dans le cynisme

De leur dégoût, ils ont l’esprit inquiété :

 » Si le bonheur régnait dans ce mâle égoïsme :

 » Souffrir pour soi, tout seul, mais par sa volonté ?
 » Ils ont banalement aimé comme les autres

 » Les autres ; ils ont cru, bénévoles, aux deuils

 » A la souffrance, à des gestes prêcheurs d’apôtres ;

 » Imbéciles, ils ont eu peur de leurs orgueils
 » Vides, les îles d’or, là-bas, dans l’or des brumes,

 » Où les rêves assis, sous leur manteau vermeil,

 » Avec de longs doigts d’or effeuillaient aux écumes

 » Les ors silencieux qui pleuvaient du soleil.
 » Cassés, les mâts d’avant, flasques, les grands voiles !

 » Laissez la barque aller et s’éteindre les ports :

 » Aucun phare ne tend vers les grandes étoiles

 » Son bras immensément en feu – les feux sont morts !  »
Nerveux et seuls, les malades hiératiques,

Pareils à de vieux loups mornes, flairent la mort ;

Ils ont mâché la vie et ses jours identiques

Et ses mois et ses ans et leur haine et leur sort.
Et maintenant, leur corps ? – cage d’os pour les fièvres ;

Et leurs ongles de bois heurtant leurs fronts ardents

Et leur hargne des yeux et leur minceur de lèvres

Et comme un sable amer, toujours, entre leurs dents.
Et le regret éveille en eux l’orgueil posthume

De s’en aller revivre en un monde nouveau

Dont le couchant, pareil à un trépied qui fume,

Dresse le Dieu féroce et noir en leur cerveau.
Nerveux et seuls, ils sont les tragiques malades

Aigus de tous leurs maux. Ils regardent les feux

S’épandre sur la ville et les pâles façades

Comme de grands linceuls venir au devant d’eux.

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