Léthargie de la Muse

FRAGMENS
A ranimer la muse en vain je m’évertue,

Elle est sourde à mes cris et froide sous mes pleurs ;

Sans espoir je me jette aux pieds d’une statue

Dont le regard sans flamme avive mes douleurs.
C’est son souffle pourtant qui parfume mon âme ;

C’est sa voix qui m’ouvrit un horizon nouveau,

El c’est au doux contact de ses lèvres de femme

Que je sentis un jour bouillonner mon cerveau…
C’est elle qui, sondant d’une main douce et sûre

Mon cœur qui ne pouvait au mal se résigner,

En arracha le trait resté dans la blessure

Et la purifia sans la faire saigner.
C’est elle qui toujours repeupla d’espérances

Mon front morne envahi par des papillons noirs…

Car elle avait alors pour toutes mes souffrances

Des soupirs, et des pleurs pour tous mes désespoirs.
Refrénant les ardeurs qui la rendaient féconde,

Elle excite mes sens et consume mes jours ;

Nul désir corrodant, nul transport ne seconde

La fougue et les élans de mes fortes amours.
L’amour, comme la sève, a ses lois et sa force,

Force et lois qu’on ne peut comprimer sans péril ;

L’un déchire le cœur, l’autre crève l’écorce.

La sève fait le chêne et l’amour rend viril.
D’où vient que dans mes bras, comme un bloc de porphyre,

Ses flancs voluptueux restent toujours glacés ?

C’est à peine, autrefois, si je pouvais suffire

A celle qui jamais ne savait dire : Assez !
Elle avait des baisers, dans sa folle allégresse,

Des baisers enivrant ainsi qu’une liqueur !

Et je la bénissais, même quand la tigresse

Passait en minaudant ses griffes sur mon cœur !
Elle aimait que sa voix, mêlée à la voix aigre

Du grillon babillard, se perdît dans le vent,
Et se plaisait à voir l’ombre de mon corps maigre

S’estomper dans la nuit sur les murs d’un couvent.
Méprisant sans pitié ceux qui bayent aux grues,

Elle honorait partout les fronts intelligens,

Et ne s’exerçait point à tirer par les rues

Des coups de pistolet pour attrouper les gens.
A ranimer la muse en vain je m’évertue,

Elle est sourde à mes cris et froide sous mes pleurs :

Sans espoir je me jette aux pieds d’une statue

Dont le regard sans flamme avive mes douleurs.
M’a-t-elle vu jamais, à l’heure où je frissonne

Criant sous l’ongle aigu de l’âpre adversité,

Porter envie à tous et secours à personne,

Et mettre à nu mon cœur vide et désenchanté ?
Ai-je, méprisant l’art, dans un jour de colère,

Méconnu sa puissance et nié qu’il soit fort ?

Ai-je dit que la gloire étant un vain salaire,

Aucun but ne valait la peine d’un effort ?
L’ai-je, un seul jour, contrainte à rythmer la louange ?

Mieux vaudrait dans sa gorge étouffer ses accens

Que de lui voir jeter comme un œuf dans la fange

Sa pensée indécise aux banquets des puissans !
Je suis fier d’avoir pu maintenir à distance

Des pacages d’autrui mon Pégase affamé,

Et d’avoir su toujours pourvoir à sa pitance,

Sans prendre un grain qui n’ait dans mon âme germé !

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