Les Imprécations d’une Cariatide

Que la cariatide, en sa lente révolte,

Se refuse, enfin lasse, à porter l’archivolte

Et dise : C’est assez !

Victor Hugo, Les Voix intérieures.
C’est le réveil, le déchaînement et la vengeance des cariatides.

Victor Hugo, Le Rhin, lettre XXIV.

Puisse le Dieu vivant dessécher la paupière

À qui m’a mise là vivante sous la pierre,

Et, comme un enfant porte un manteau de velours,

M’a forcée à porter ces édifices lourds,

Ces vieux murs en haillons, ces maisons condamnées,

Dont le gouffre est si plein de choses et d’années

Que je me sentirais moins de crispations

À tenir sur mon dos les Tyrs et les Sions

Que laissa choir le monde aux deux bras atlastiques,

Ou bien à soulever les vagues élastiques

Sommeillant à demi dans les noirs Océans

Comme dans son désert le troupeau des géants !

Si bien que mieux vaudrait sous la blonde phalange

Tomber, comme Jacob dans sa lutte avec l’ange,

Ou soutenir du front avec les yeux ouverts

Gœthe, dont la pensée était un univers !

Oh ! si le feu divin qui brûla les Sodomes,

Fait palpiter un jour ces pierres et ces dômes,

Ces clochetons à dents, ces larges escaliers

Que dans l’ombre une main gigantesque a liés,

Ces monolithes noirs qui n’ont fait qu’une rampe,

Ces monstres vomissants dont la cohorte rampe

De la fondation jusqu’à l’entablement,

Ces granits attachés impérissablement ;

Si ce monde sur eux se déchire et s’écroule

Sous le souffle embrasé de ce simoun que roule

Sans pitié l’ouragan des révolutions

Sur les peuples trop pleins de leurs pollutions ;

Si, dégageant alors son bras et sa mamelle

Du vieux mur qui gémit et qui souffre comme elle,

Ma colère à son tour peut jeter sur leur dos

Une expiation et choisir les fardeaux,

Je mettrai ce jour-là sur l’épaule des hommes,

Au lieu des monuments, tombeaux sous qui nous sommes,

Au lieu des clochetons et des granits quittés,

Le poids intérieur de leurs iniquités !

Février 1841.

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