J’ai été visiter…

À Arthur Chassériau
J’ai été visiter la vieille maison triste

du village où vécurent les anciens parents :

la route en cabriolet, pleine de soleil,

était toute triste et douce comme le miel.

Il y avait la plaine bleue et des pigeons

qui volaient le long des labours que nous longions.

La jument était bien vieille et bien fatiguée.

Elle me faisait de la peine et semblait âgée

comme les choses de l’ancien temps où j’allais.

Je savais que, depuis cent ans, ils étaient morts,

les vieux parents naïfs, doux, aux yeux sans remords,

qui allaient sans doute à la messe le dimanche

avec leur plus magnifiques chemises blanches.

J’avais appris qu’ils avaient demeuré jadis

dans ce village loin où alors je partis

pour voir si je reconnaîtrais cette patrie

où doivent être leurs tombes pleines d’orties.

En arrivant je déposai le petit chien

doux qui dormait sur mes genoux entre mes mains.

Le paysan se mit à l’ombre de la place

qui était au soleil froide comme la glace.

C’était midi au vieux clocher tout ruiné,

près d’une tour vieille comme le passé,

et des gens à qui je m’adressais répondaient :

les gens dont vous parlez… nous n’avons pas idée…

Il y a très longtemps, sans doute, très longtemps…

Il y avait une femme de quatre-vingts ans

qui est morte il y a quelques jours. Elle aurait pu

vous renseigner, peut-être, sur ces disparus.

Et j’allais de porte en porte — et chez le notaire

qui a l’étude du père de mon arrière-grand-père

et chez le curé qui ne connaissait pas non plus…

Et je passais devant les portails vermoulus,

de jardins abandonnés où, par les grosses grilles,

on voyait près des maisons sans plus de familles

des roses trémières roses dans l’herbe bleue,

près des portes fermées par la vieille poussière

comme les portes des cercueils des cimetières.

Et je passais sans vouloir voir les âneries,

les nouveautés, des drapeaux neufs sur la mairie

et des lettres d’or qui disent, je crois, la république.

Non : je n’avais au cœur que mes vieilles reliques ;

et, arrière-arrière-petit-fils, je venais

me rappeler les morts aimés dont je suis né.

Enfin, je traversai la magnifique grille

d’une très ancienne et très bonne famille :

la vieille dame avec un sourire très bon,

le vieux monsieur courbé allant avec un bâton,

et le fils de cette bonne et noble famille

poétique ainsi que les plantes de la grille.

Vous êtes, dit la dame, un Jammes ! Oui, jadis,

ils habitèrent le village… un vieux notaire

dont les fils vers les aventures s’en allèrent…

Notre famille a acheté la maison en ruine.

Et ils prirent la clef rouillée à la cuisine

et me conduisirent à la porte cloutée,

triste et bâtie contre l’église triste et vieille,

à la porte cloutée au marteau plein de rouille,

et les murs avaient des fenêtres tristes aussi

fermées par la poussière de la mort, du temps.
Et ils m’ouvrirent la porte forte en grinçant.

Et je montai les escaliers vermoulus, tristes.

C’est là, qu’ils étaient passés, eux aussi, les Vieux

qui maintenant sans doute reposent aux Cieux ;

et dans l’intérieur de la maison,

sur le plâtre qui était crevé, sur les cloisons,

sur les portes que les années avaient noircies,

comme si elles avaient été des incendies,

le soleil n’entrait pas et tout était si noir

que c’était un deuil aussi que je croyais voir.
Et ils disaient : « Voyez ici… C’était l’étude… »

L’étude… l’étude… et la décrépitude

de la maison était pleine d’un grand silence,

et je croyais entendre que les morts dans le Ciel

se taisaient dans la maison triste où je venais.
Avec une tristesse douce je saluai

la bonne famille obligeante et je m’en allai.

Je remontai dans la carriole au grand soleil

pour regagner la petite ville lointaine.

Et le pauvre cheval tristement repartit,

et le petit chien triste et très doux s’endormit

entre moi et le paysan doux son maître.

Et près des champs, des pigeons tristes s’envolèrent.
… Dont les fils vers les aventures s’en allèrent,

avait dit la bonne dame vieille derrière

la grille pleine de roses trémières roses

dans l’herbe bleue.

Et ce fut une douce chose,

lorsque je repassai devant mon lieu natal,

devant la petite gare aux vieux catalpas

de l’endroit où je suis né. J’ai vu encore

l’impression de mes quatre ans : l’eau claire, à l’ombre,

coulant entre des berceaux de feuilles glacées

de quand je me demandais où allait l’eau,

au soleil, si loin, l’eau, dans cette obscurité

qu’elle a au soleil. Et j’ai revu l’enfance,

quand je cherchais où était la fin de cette eau.

Et depuis, j’ai revu de même ce ruisseau.

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