Ariane

A Jean Moréas.
Trêve aux plaintes, assez de sanglots;

Ce triste cœur est dévasté de larmes;

Et devenu pareil à un champ de combat,

Où la trahison de l’amant –

Sous son glaive aux éclairs meurtriers –

Coucha toutes les jeunes et puissantes joies

Mortes, baignées dans leur sang.

Et parmi tes roches plus clémentes

Que l’âme criminelle de Thésée,

Sur ton sol muet, ô farouche Naxos!

Ariane s’endort;

Tandis que sur la mer complice,

A l’horizon s’effacent

Les voiles blanches des trirèmes.

Elle dort. Les mélancoliques roses

Nées sous les pleurs,

Font albatréen son beau visage.

Et sur ses bras nus, aux joyaux barbares,

Frémissent les papillons d’ombre saphirine,

Que projettent les sapins

Dans le soir tombant. –

Le ciel a revêtu ses plus riches armures

D’or et de bronze.
* *
Mais, voici approcher le char

Et retenir les sistres;

Et voici le Dieu charmant

Dionisos,

Couronné du gai feuillage

Pris à la vigne sacrée.

Et, cependant que l’agreste troupe

Des Faunes et des Satyres

Demeure auprès des outres pleines,

Dionisos approche.

Sa nudité a la grâce triomphale

De l’impérissable jeunesse;

Et sa chevelure de lumière

S’embaume des aromates

Conquis aux Indes lointaines.

Au rythme prestigieux de sa marche,

Ses cuisses de héros

Ont l’ondoyance voluptueuse des vagues;

Et le geste de son bras victorieux qui porte

Le thyrse saint

Montre la toison fauve de son aisselle,

Attestant l’androgyne nature

De l’Animale – Divinité.
* *
Ariane endormie est pareille

A une neigée de clairs lotus.

Le Dieu ravi

S’émeut de délire célestement humain;

Et sa caresse comme un aigle s’abat

Sur le sein ingénu de la dormante belle,

Qui s’éveille alors.

Mais la flamme des yeux noirs

Du Dieu qui règne sur les sublimes ivresses

A consumé dans le cœur d’Ariane

Les douleurs anciennes;

Et séduite, elle se donne

Aux immortelles amours

Du Dieu charmant

Dionisos.

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