Le Songe de Vaux – Élégie

Share on facebook
Share on twitter
Share on whatsapp

Sous les lambris moussus de ce sombre palais,
Écho ne répond point, et semble être assoupie :
La molle

Oisiveté, sur le seuil accroupie,
N'en bouge nuit et jour, et fait qu'aux environs
Jamais le chant des coqs, ni le bruit des clairons,
Ne viennent au travail inviter la

Nature ;
Un ruisseau coule auprès, et forme un doux murmure.
Les simples dédiés au dieu de ce séjour
Sont les seules moissons qu'on cultive à l'entour.
De leurs fleurs en tout temps sa demeure est semée.
Il a presque toujours la paupière fermée.
Je le trouvai dormant sur un lit de pavots ;
Les

Songes l'entouraient sans troubler son repos.
De fantômes divers une cour mensongère,
Vains et frêles enfants d'une vapeur légère,
Troupe qui sait charmer le plus profond ennui,
Prête aux ordres du dieu, volait autour de lui.
Là, cent figures d'air en leurs moules gardées,
Là, des biens et des maux les légères idées,
Prévenant nos destins, trompant notre désir,
Formaient des magasins de peine ou de plaisir.
Je regardais sortir et rentrer ces merveilles :
Telles vont au butin les nombreuses abeilles,
Et tel, dans un État de fourmis composé,
Le peuple rentre et sort en cent parts divisé.
Confus, je m'écriai : «

Toi que chacun réclame,
Sommeil, je ne viens pas t'implorer dans ma flamme ;
Conte à d'autres que moi ces mensonges charmants
Dont tu flattes les vœux des crédules amants ;
Les merveilles de

Vaux me tiendront lieu d'Aminte :
Fait que par ces démons leur beauté me soit peinte.
Tu sais que j'ai toujours honoré tes autels ;
Je t'offre plus d'encens que pas un des mortels :
Doux

Sommeil, rends-toi donc à ma juste prière. »
A ces mots, je lui vis entr'ouvrir la paupière ;
Et, refermant les yeux presque au même moment :
«

Contentez ce mortel », dit-il languissamment.
Tout ce peuple obéit sans tarder davantage :
Des merveilles de

Vaux ils m'offrirent l'image ;
Comme marbres taillés leur troupe s'entassa ;
En colonne aussitôt celui-ci se plaça ;
Celui-là chapiteau vint s'offrir à ma vue ;
L'un se fit pié d'estal, l'autre se fit statue :
Artisans qui peu chers, mais qui prompts et subtils,
N'ont besoin pour bâtir de marbre ni d'outils,
Font croître en un moment des fleurs et des ombrages,
Et, sans l'aide du temps, composent leurs ouvrages.
A de simples couleurs mon art plein de magie
Sait donner du relief, de l'âme, et de la vie :
Ce n'est rien qu'une toile, on pense voir des corps.
J'évoque, quand je veux, les absents et les morts ;

Quand je veux, avec l'art je confonds la nature :

De deux peintres fameux qui ne sait l'imposture ?

Pour preuve du savoir dont se vantaient leurs mains,

L'un trompa les oiseaux, et l'autre les humains.

Je transporte les yeux aux confins de la terre :

Il n'est événement ni d'amour, ni de guerre,

Que mon art n'ait enfin appris à tous les yeux.

Les mystères profonds des enfers et des deux

Sont par moi révélés, par moi l'œil les découvre ;

Que la porte du jour se ferme, ou qu'elle s'ouvre.

Que le soleil nous quitte, ou qu'il vienne nous voir,

Qu'il forme un beau matin, qu'il nous montre un beau
soir,

J'en sais représenter les images brillantes.

Mon an s'étend sur tout ; c'est par mes mains savantes

Que les champs, les déserts, les bois et les cités,

Vont en d'autres climats étaler leurs beautés.

Je fais qu'avec plaisir on peut voir des naufrages,

Et les malheurs de

Troie ont plu dans mes ouvrages :

Tout y rit, tout y charme ; on y voit sans horreur

Le pâle

Désespoir, la sanglante

Fureur,

L'inhumaine

Clothon qui marche sur leurs traces ;

Jugez avec quels traits je sais peindre les

Grâces.

Dans les maux de l'absence on cherche mon secours :

Je console un amant privé de ses amours ;

Chacun par mon moyen possède sa cruelle.

Si vous avez jamais adoré quelque belle (Et je n'en doute point, les sages ont aimé),

Vous savez ce que peut un portrait animé :

Dans les cœurs les plus froids il entretient des flammes.

Je pourrais vous prier par celui de vos dames ;
En faveur de ses traits, qui n'obtiendrait le prix ?

Mais c'est assez de

Vaux pour toucher vos esprits :

Voyez, et puis jugez ; je ne veux autre grâce. »

Jean de La Fontaine

Recommander

Partager:

Share on facebook
Share on twitter
Share on email
Share on linkedin

CITATIONS ET EXTRAITS

{{ reviewsTotal }}{{ options.labels.singularReviewCountLabel }}
{{ reviewsTotal }}{{ options.labels.pluralReviewCountLabel }}
{{ options.labels.newReviewButton }}
{{ userData.canReview.message }}

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.