Une Fête chez Gautier

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I
Hier, — doux remède à nos maux! –

Thalie, ivre et fuyant la prose,

Chez le poëte des Émaux

Avait planté sa tente rose.
Le Caprice, qu’il a chanté,

Riait, sylphe au léger costume,

Coiffé du tricorne enchanté,

Et caressait Pierrot posthume.
Rayée en façon de satin,

Une salle en toile, folâtre

Comme un habit de Mezzetin,

Enfermait le petit théâtre.
D’ailleurs, un luxe oriental,

Pour la Muse qu’on divinise,

Mirait un lustre de cristal

Dans un beau miroir de Venise.
S’il faut vous dire quels témoins

Encombraient ce frêle édifice,

L’assemblée était certes moins

Nombreuse qu’au feu d’artifice.
Élégante comme il convient

Pour écouter la Poésie

Quand ce bel Ange nous revient,

Elle était illustre et choisie.
Tant de beaux yeux, couleur des soirs

Ou de l’or pur ou des pervenches,

Faisaient passer les habits noirs

Masqués par des épaules blanches.
La littérature y comptait,

L’ancienne aussi bien que la neuve,

Si bien que Dumas fils était

Assis auprès de Sainte-Beuve.
II
En dépit d’un siècle traînard,

On avait omis la Musique,

Par la raison que c’est un art

Trop matériel et physique.
Devant l’or sacré d’Apollon

Que devient cette pâle étoile?

Donc ce fut sans nul violon

Que l’on vit se lever la toile.
Les décors malins et vermeils

Étaient de Puvis de Chavannes:

Pour en rencontrer de pareils

On irait bien plus loin que Vannes!
La Fantaisie et la Raison

S’y battaient de façon hautaine,

Et j’admirai que la maison

Fût moins grande que la fontaine.
J’aime ce mur d’un si haut goût

Où ce grand pot de fleurs flamboie!

Mais ce que je préfère à tout

Et ce qui m’a comblé de joie,
C’est l’enseigne du rôtisseur,

Qui ne mérite aucun reproche:

Un saint Laurent plein de douceur

Achevant de cuire à la broche.
Pour les pièces, on les connaît:

C’est la Muse parant la Farce

De cent perles où le jour naît,

Couronne sur sa tête éparse;
C’est la débauche du Rimeur,

Qui, le front caressé d’un lierre,

Avec la Nymphe en belle humeur

S’enivre du vin de Molière.
Jamais chasseur en ses liens

N’a mieux pris la rime galante!

Mais parlons des comédiens:

Ma foi!  la troupe est excellente.
III
Malgré le Chacun son métier,

La critique ici ne peut mordre,

Puisque Théophile Gautier

Est un acteur de premier ordre.
Quoi! direz-vous. — Oui, c’est ainsi.

On a beau porter une lyre,

Il paraît que l’on peut aussi,

Faisant des vers, savoir les dire.
Comme il a bien peur des filous!

Oh! la réplique alerte et vive!

Les bons airs de tuteur jaloux!

La bonne bêtise naïve!
Les directeurs, — allez-y voir! –

N’ont rien qui vaille, dans leurs bouges,

Ce fier Géronte en pourpoint noir,

En bonnet rouge, en manches rouges.
Quand à Pierrot, blanc comme un lys

Et sérieux comme un augure,

Il empruntait de Gautier fils

Une très aimable figure.
Mais vous, Colombine, Arlequin,

Inez, Marinette, Valère,

Taille fine, frais casaquin,

Amour, esprit, gaieté, colère,
Que dire de vos yeux mutins,

De la fleur sur vos fronts éclose,

De vos petits pieds enfantins,

De vos chastes lèvres de rose?
O jeunesse! ô pourpre de sang!

Jamais ni Béjart ni de Brie

Avec un front suave et blanc

N’eurent la bouche plus fleurie.
Pour finir, louer Rodolfo

N’est pas une chose commode,

Et j’aurais besoin que Sappho

Me prêtât son grand rythme d’ode.
Il est flûté comme un hautbois,

Brillant comme une faux dans l’herbe,

Et son geste a l’air d’être en bois:

Il est terrible, il est superbe.
Je le vois, hélas! j’aurais dû,

Moi qui veux la blancheur aux merles,

A travers ce compte rendu

Semer les rubis et les perles.
Qu’il est pâle, mon feuilleton

Pour cette fête sans seconde! –

Mais je suis comme fut, dit-on,

La plus belle fille du monde.
1er septembre 1863.

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